Certains accords appartiennent à un seul morceau. Celui-ci appartient à toute une époque. Sur « So What », le premier morceau de l’album Kind of Blue de Miles Davis (enregistré en 1959), la basse pose une question et le groupe répond par un accord. Bill Evans a disposé cet accord d’une façon qui sonnait ouverte, moderne et un peu mystérieuse. Les pianistes l’appellent encore l’accord So What, et tu entendras sa forme dans presque tous les styles de jazz qui ont suivi.
La bonne nouvelle : il est facile à jouer. C’est une seule disposition, et une fois que tes mains la connaissent, tu peux t’en servir dans toutes les tonalités et sur bien plus d’accords que celui pour lequel elle a été faite.

Comment l’accord est construit
La plupart des accords de jazz se construisent en empilant des tierces : C–E–G–B, une note de la gamme sur deux. L’accord So What se construit autrement. Pars de E et monte : trois quartes justes, puis une tierce majeure.
- de E, une quarte plus haut : A
- de A, une quarte plus haut : D
- de D, une quarte plus haut : G
- de G, une tierce majeure plus haut : B
Voilà le premier accord : E–A–D–G–B. Déplace maintenant toute la disposition un ton plus bas, pour qu’elle commence sur D : D–G–C–F–A. Ces deux accords, l’un sur E et l’autre sur D, forment la paire par laquelle le groupe répond à la basse dans le morceau. Les voici, piano seul :
Dm11: E–A + D–G–B · Dm11: D–G + C–F–A
- Trois à gauche, deux à droite : sur D, la main gauche joue D–G–C et la main droite F–A (sur E : E–A–D à gauche, G–B à droite). La main gauche tient les quartes ; c’est bien si ta main gauche est à l’aise avec cet écart.
- Deux à gauche, trois à droite : sur D, la main gauche joue D–G et la main droite C–F–A (sur E : E–A à gauche, D–G–B à droite). L’écart est plus facile pour la main gauche ; c’est ainsi que les touches s’allument dans les exemples.
Dans les deux cas, quand tu passes de l’accord sur E à l’accord sur D, les deux mains glissent simplement ensemble d’un ton vers le bas.
Regarde les notes des deux accords ensemble : E, A, D, G, B, C et F. Elles viennent toutes de la gamme de D dorien (les notes de C majeur, en partant de D). C’est le secret de cette disposition : elle bouge, mais ne quitte jamais la gamme, donc l’harmonie reste en D mineur pendant que le son bouge. Dans le morceau, la basse joue D sous les deux accords, et l’accord s’écrit en général Dm11. Sur ce D, le premier accord te donne la 9e, la quinte, la fondamentale, la 11e et la 13e, sans la tierce mineure (F) ni la septième (C) ; le second accord les ramène.
Pourquoi il sonne si différemment
Écoute un Dm7 simple, puis les deux accords So What, sur E et sur D. À chaque fois, le piano commence seul ; une seconde plus tard, la basse entre sur D et résonne sous les accords, sous les deux accords So What l’un après l’autre. Écoute comment la note de basse change ce que tu entends :
Dm7: D–F–A–C · Dm11: E–A + D–G–B · Dm11: D–G + C–F–A
Le Dm7 sonne posé et familier. Les accords So What sonnent grand ouverts, même sur le même D. Cette ouverture vient des quartes. Un empilement de tierces dit à l’oreille exactement quel est l’accord ; un empilement de quartes est plus neutre, il ne penche pas nettement vers le majeur ou le mineur. L’oreille entend de l’espace plutôt qu’une étiquette, et la note de basse décide du reste.
C’est pour ça que l’accord convient si bien au jazz modal. Dans « So What », l’harmonie reste sur une seule gamme pendant de nombreuses mesures. Un accord qui nomme sa gamme sans l’enfermer laisse la musique respirer aussi longtemps sans qu’elle devienne ennuyeuse.
Déplacer la disposition dans la gamme
C’est ici que l’accord devient un outil. Garde la disposition, mais construis-la sur d’autres notes de la gamme de D dorien : sur E, puis F, G et A. Chaque note reste dans la gamme ; en chemin, l’une des quartes devient donc une quarte augmentée, et la tierce du haut est parfois mineure. Ces petits changements font partie de la couleur.
Dm11: E–A + D–G–B · Dm11: F–B + E–A–C · Dm11: G–C + F–B–D · Dm11: A–D + G–C–E · Dm11: G–C + F–B–D · Dm11: F–B + E–A–C · Dm11: E–A + D–G–B · Dm11: D–G + C–F–A
C’est ainsi que les pianistes accompagnent une longue section modale : ils font monter et descendre la disposition dans la gamme, en rythme, si bien que l’harmonie reste la même pendant que le son continue de bouger. Essaie d’abord lentement, et dis à voix haute la note du bas de chaque accord : E, F, G, A, G, F, E, D.
Un demi-ton plus haut, puis retour
La forme de « So What » fait 32 mesures : seize mesures en D dorien, huit mesures un demi-ton plus haut en E♭ dorien, et huit de plus en D dorien. Pour la section du milieu, pas besoin d’une nouvelle disposition : déplace simplement tout l’accord d’un demi-ton vers le haut. Voici une version courte de cette idée, huit mesures dans chaque tonalité, avec l’accord sur le rythme Charleston :
De So What aux voicings en quartes : McCoy Tyner
Deux ans après « So What », John Coltrane a enregistré « Impressions » : la même forme de 32 mesures, les deux mêmes gammes, D dorien et E♭ dorien, à un demi-ton d’écart. Son pianiste était McCoy Tyner, et Tyner a poussé l’idée de l’accord So What un pas plus loin. Il a retiré les deux notes du haut et gardé les quartes du bas : des accords construits entièrement en quartes, le plus souvent trois notes seulement à la main gauche, qu’il faisait monter et descendre dans la gamme et qu’il frappait fort sous les longs solos de Coltrane. Ces accords sont devenus le son de son jeu, et celui de tout un nouveau style de jazz modal.
Les accords construits uniquement en quartes s’appellent des voicings en quartes. Prends l’accord So What, retire ses deux notes du haut, et tu en as déjà un : E–A–D, trois notes, chacune une quarte au-dessus de la précédente. Écoute-le sur E, puis un ton plus bas sur D (D–G–C) :
Dm11: E–A–D · Dm11: D–G–C
Voici l’idée sur toute la forme de 32 mesures, celle de « So What » et d’« Impressions » : huit mesures de D dorien, huit de plus, huit mesures de E♭ dorien, puis de nouveau huit de D dorien. La contrebasse joue une walking bass ; la main gauche seule accompagne avec des accords de trois notes en quartes, tous tirés de la gamme : D–G–C, E–A–D, G–C–F et A–D–G. Écoute comment ces accords glissent d’avant en arrière dans la gamme, et écoute le rythme : ici un rythme Charleston, là un accord poussé (push) sur le « et » du 2 et du 4, une anticipation, et des mesures entières de silence. La main gauche ne joue jamais sur chaque temps :
Essaie toi-même avec ces quatre accords seulement. Garde la main gauche légère et courte, laisse des silences, et passe à l’accord voisin dans la gamme. Dans la section en E♭, tout monte d’un demi-ton : E♭–A♭–D♭, F–B♭–E♭ et ainsi de suite.
Sans les notes du haut, le son est encore plus ouvert, presque flottant : l’accord dit à peine s’il est majeur ou mineur, et c’est la note de basse qui décide. C’est le son d’« Impressions » et d’une grande partie du jazz à partir des années 1960. Les voicings en quartes sont un sujet à part entière, et ce sera le thème de ma prochaine leçon : comment les construire, comment les déplacer dans une gamme, et comment accompagner avec eux comme le faisait McCoy Tyner.
Une disposition, plusieurs accords
Voici maintenant la partie la plus utile. Laisse tes mains exactement où elles sont, sur E–A–D–G–B, et change seulement la note de basse. Chaque note de basse fait des cinq mêmes notes un autre accord :
- Sur D : Dm11, le son So What.
- Sur G : G6/9, ouvert et lumineux.
- Sur C : Cmaj13, un son majeur riche.
- Sur F : Fmaj13♯11, le son rêveur du lydien.
Dm11: E–A + D–G–B · G6/9: E–A + D–G–B · Cmaj13: E–A + D–G–B · Fmaj13♯11: E–A + D–G–B
Une seule disposition que tu connais déjà te donne donc un accord mineur, un accord 6/9 et deux couleurs de septième majeure. Ça fait beaucoup de musique pour cinq notes. Sers-t’en chaque fois qu’une grille a un long accord mineur septième, un accord de septième majeure ou un accord 6/9, et que tu veux un son plus moderne qu’un empilement de tierces.
Comment travailler l’accord So What
- Les 12 tonalités. Utilise le menu des tonalités du premier exemple. Nomme la note du bas et l’accord mineur auquel elle appartient : E pour Dm11, F pour E♭m11, et ainsi de suite.
- D’abord mains séparées. La main gauche joue les trois quartes, la main droite la quarte et la tierce du haut. Ensuite, joue les deux ensemble.
- Déplace-le dans la gamme, comme dans le troisième exemple, dans chaque tonalité que tu apprends.
- Accompagne une longue section modale. Mets un métronome sur 2 et 4 et joue seize mesures de D mineur avec l’accord sur le rythme Charleston, en le déplaçant vers une note voisine de la gamme toutes les une ou deux mesures.
- Trouve-le dans les morceaux. Chaque fois qu’une grille a un accord mineur septième qui dure une mesure ou plus, essaie l’accord So What dessus.
Les erreurs que j’entends le plus souvent
- Trop grave. Des quartes empilées sous D3 environ deviennent un grondement. Garde la note du bas près du C central.
- Mauvaise note du haut. La tierce du haut doit être une tierce majeure. Quatre quartes justes à la suite, c’est un autre son (un accord purement en quartes), bon lui aussi, mais ce n’est pas l’accord So What.
- L’utiliser partout. Sur un ii–V–I chargé, avec un accord tous les deux temps, le son ouvert se perd. Il brille sur les accords qui durent.
- Le déplacer hors de la gamme. Quand tu fais glisser la disposition, vérifie chaque note par rapport à la gamme. Une seule fausse note, et le son ouvert tourne à l’aigre.
- Oublier la basse. Quand tu joues seul, ajoute la fondamentale en dessous à la main gauche (et mets les cinq notes à la main droite), sinon l’accord perd son assise.
Les questions des élèves
L’accord So What, est-ce la même chose qu’un voicing en quartes ?
Presque. Un voicing en quartes est construit uniquement en quartes, comme les jouait McCoy Tyner. L’accord So What, c’est trois quartes plus une tierce majeure en haut. Cette dernière tierce ajoute une touche de douceur, et c’est en partie pour ça qu’il sonne si bien. Les voicings en quartes auront leur propre leçon, la prochaine.
Sur quels morceaux puis-je l’utiliser ?
Commence par « So What » et « Impressions ». Essaie-le ensuite sur n’importe quel morceau modal, comme « Maiden Voyage » de Herbie Hancock, et sur les longs accords mineurs des standards : par exemple les premiers accords de « Summertime » ou d’« Autumn Leaves » en mineur.
Puis-je le jouer d’une seule main ?
Pas les cinq notes, à moins d’avoir une très grande main. Une solution courante : jouer les trois notes du bas, les quartes, à la main gauche comme accord d’accompagnement, et laisser la main droite jouer la mélodie ou une ligne.
Écoutes conseillées
L’accord So What et le son modal qui s’est développé autour de lui. Écoute les accords ouverts construits en quartes, qui se déplacent longtemps à l’intérieur d’une seule gamme.
- “So What”, Miles Davis · Kind of Blue (1959): Bill Evans, piano
- “So What”, Miles Davis · Four & More (1964): Herbie Hancock, piano : une version beaucoup plus rapide
- “Impressions”, John Coltrane · Impressions (1961): la même forme et les mêmes gammes ; McCoy Tyner, piano
- “Pavanne”, Ahmad Jamal Trio · The Piano Scene of Ahmad Jamal (1955): « Impressions » de Coltrane en reprend la mélodie
- “Maiden Voyage”, Herbie Hancock · Maiden Voyage (1965)
- “Passion Dance”, McCoy Tyner · The Real McCoy (1967)
- “Milestones”, Miles Davis · Milestones (1958): Red Garland, piano
- “All Blues”, Miles Davis · Kind of Blue (1959): Bill Evans, piano
- “Flamenco Sketches”, Miles Davis · Kind of Blue (1959): Bill Evans, piano
- “Little Sunflower”, Freddie Hubbard · Backlash (1966)